*Héros du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas

Extraits choisis de « La bibliothèque idéale du naufragé »

Enquête et compilation réalisée par François Armanet dans le cadre de sa rubrique littéraire pour le Nouvel Obs et publiée en 2015 aux éditions Flammarion.

L’arrivée dans nos vies du Corona virus covid-19 a chamboulé notre quotidien et nous a imposé un confinement dont la durée n’est pas encore définitivement arrêtée. Cloîtrée à la maison comme presque tout le monde, j’ai entrepris de ranger mes livres et j’ai retrouvé ce petit livre rouge qui m’a directement interpellée. en effet, François Armanet a questionné plus de deux cents écrivains pour connaître les trois livres qu’ils emporteraient sur une île déserte. Tous n’ont pas répondu, mais certains se sont prêtés au jeu et quelques similitudes dans les réponses ressortent très fortement de cette enquête :

  1. Les écrivains classiques l’emportent sur les vivants
  2. Dans l’archipel des recommandations, les maîtres se font la courte échelle : de Shakespeare à Stendhal, de Cervatès à Proust, de Rabelais à Nietzsche
  3. Les longs opus sont choisis stratégiquement pour occuper le temps.
  4. La poésie fait son grand retour

Désespérance, chemin de croix, consolation, évasion, paradis perdu, exil infernal, libération et réclusion, récréation et désolation, régression et ascension… ce confinement qui n’en finit pas, nous pousse dans nos retranchements et nous oblige à puiser dans nos ressources intimes pour ne pas se révolter.

Quelques héros mythiques sont passés par là dans l’imagination de leurs auteurs :

  • La nymphe Calypso retint Ulysse sept ans sur son île
  • Robinson passa vingt-huit ans dans les limbes du Pacifique dans la version de Michel Tournier
  • Edmond Dantès, le héros d’Alexandre Dumas dans le Comte de Monte-Cristo, resta quatorze ans dans les geôles du château d’If, au large de Marseille.

Dantès justement qui ressuscite grâce à l’instruction de l’Abbé Faria, auteur clandestin dans sa cellule d’un livre unique, résumant les cinq mille volumes de sa bibliothèque (chapitre XVI: un savant italien).
« Attendre et espérer », c’est la devise qu’Alexandre Dumas offrit à son héros et c’est celle que je retiendrai pour illustrer mon confinement.

Au gré des mémoires, des journaux intimes et des correspondances, les écrivains nous ont depuis toujours confié leur amour des livres. J’ai choisi de vous présenter ici quelques extraits de cette bibliothèque du naufragé, en sélectionnant uniquement des écrivaines. Elles sont fortement sous représentées dans l’ouvrage, il m’a semblé juste de les mettre en lumière.

Chimamanda Ngozi Adichie

« Je pars du principe que je choisirais les conditions de mon séjour insulaire _ sinon, j’aurais du mal à envisager une telle hypothèse. J’emporterais La Flèche de Dieu de Chinua Achebe, que j’ai relue plusieurs fois depuis mon enfance en y puisant chaque fois des plaisirs et des trésors nouveaux. Pour moi, ce n’est pas seulement de la littérature. C’est aussi le récit d’une histoire personnelle, et un geste de dignité retrouvée.
J’ai sur ma table de chevet une pile que je compte lire de puis longtemps, et j’en emporterais un, le plus volumineux possible : un essai ou un ouvrage historique, comme celui de Tim Weiner, Des cendres en héritage : l’histoire de la CIA.
Enfin, je prendrais l’oeuvre poétique complète de Derek Walcott, car ces poèmes sont ce qui se rapproche le plus de la perfection : je m’y plonge périodiquement depuis des années, et chaque plongeon est un bonheur, une affirmation de vie. »

Née en 1977 à Abba (Nigéria)
L’Hibiscus pourpre
L’Autre Moitié du soleil
Americanah

Margaret Artwood

« Moi qui ai passé une partie de ma jeunesse sur une île sans autre population que ma famille proche, j’accorderais un certain prix à la longueur de ces livres, qualité particulièrement appréciable quand il pleut.
Le livre de l’intranquillité de Pessoa me fournirait de quoi m’occuper, car il en existe plusieurs versions, que je pourrais découper aux ciseaux pour en réorganiser les fragments à ma guise : les fins heureuses pour les jours lugubres, les fins lugubres pour les jours heureux.
La Recherche de Proust est évidemment très longue, mais est-ce qu’elle compte comme un seul livre? Ce serait peut-être tricher, même si chaque volume isolé est déjà très long.
Il est temps pour moi de relire Moby Dick, qui acquiert pour moi un sens nouveau tous les dix ans. Et puis l’anthologie des nouvelles d’Alice Munro: c’est également très long, et chaque relecture en approfondie la vision.
Mais il faut avoir l’esprit pratique, et je devrais plutôt emporter The Book of Woodcraft d’Ernest Thompson Selon, au cas où, à court de provisions, j’aurais besoin de me faire griller un porc-épic ou quelque autre source inhabituelle de protéines. »

Née en 1939 à Ottawa (Canada).
La Servante écarlate
Le Tueur aveugle
Le Dernier Homme

Joumana Haddad

« Je ne pourrai survivre nulle part sans poésie. Je choisirais donc, comme premier livre, les oeuvres complètes de Fernando Pessoa, plusieurs poètes en un seul. Comme la poésie a le talent de se métamorphoser à chaque lecture, je sais que je n’aurai jamais l’impression de « relire », mais toujours celle de lire et de découvrir à l’infini, même si mon séjour sur l’île se prolonge.
J’emmènerai aussi, sans doute, La Découverte du monde de Clarice Lispector. Elle arrive à me transmettre des sensations, des idées, des visions, que peu d’écrivains m’inspirent. Elle me rend surtout à ma sauvagerie. Or, ou on est sauvage sur une île déserte, ou on se dessèche.
Mon troisième livre, incontournable, serait Les Mille et une nuits, version arabe, non censurée. Mon préjugé contre l’héroïne, Schéhérazade, n’ébranle en rien l’importance de l’œuvre en soi. Au-delà de la richesse de sa langue arabe, et de la charge érotique de ses histoires (vitale sur une île déserte), ce livre servirait aussi à me rappeler l’endroit lumineux où nous étions, nous les Arabes, et peuplerait mon lendemain d’espoir.
Evidemment, d’innombrables livres me manqueraient quand même.
J’essaierai de les écrire. »

Née en 1970 à Beyrouth (Liban)
J’ai tué Shéhérazade : confession d’une femme arabe en colère
Les amants ne devraient porter que des mocassins
Superman est arabe

Lieve Joris

« Une grande partie du monde dans lequel j’ai voyagé est aujourd’hui en guerre : la Syrie, le Mali, l’est du Congo. Des guerres qui nous semblent insaisissables, lointaines, même si on les voit en temps réel à la télévision. Une île déserte me paraît le lieu idéal pour relire Primo Levi (Œuvres), Agota Kristof (La Trilogie des jumeaux) et Gitta Sereny (Au fond des ténèbres), qui m’ont tout appris sur nos guerres à nous, sur la banalité du mal et comment l’être humain, face à des situations extrêmes, peut descendre dans l’obscurité la plus profonde.
Si je prenais ces livres-là dans cet épisode de ma vie, à un autre moment je sélectionnerais peut-être les œuvres de mes compatriotes Willem Elsschot, Louis Paul Boon et Hugo Claus. Et à un autre moment encore… »

Née en 1953 à Neerpelt (Belgique)
Mon oncle du Congo
Les Portes de Damas
Danse du léopard

Amélie Nothomb

« Une personne qui nous pose une questions aussi vicieuse est forcément un sphinx. Il faut donc ruser. Je n’ai droit qu’à trois titres ? Qu’à cela ne tienne. Je choisis La Comédie humaine de Balzac et A la recherche du temps perdu de Proust. Comme cela je dispose désormais d’une bibliothèque bien garnie, je peux me permettre le luxe de choisir, en guise de troisième titre, les Notes de Chevet de Sei Shonagon : sur une île déserte, un peu de délicatesse ne doit pas être superflu. »

Née en 1966 à Etterbeek (Belgique)
Hygiène de l’assassin
Stupeur et tremblements
Ni d’Eve ni d’Adam

Yoko Ogawa

« Pour me retrouver échouée sur une île déserte, j’aurais forcément subie une grave mésaventure, et je n’aurais aucun espoir de retour. Une fois l’eau de mon Thermos épuisée, ma boussole de poche enterrée dans le sable et ma carte géographique emportée par une rafale de vent brûlant, il ne me resterait qu’à attendre la mort. Si, à cet instant, je devrais ouvrir au hasard Le Vieil Homme et la mer d’Hemingway, cela pourrait au moins évoquer la sensation de l’eau, même si ce n’était qu’un mirage. De toute façon, l’eau de mer n’est pas potable. Je pourrais aussi quêter le réconfort dans l’histoire d’un personnage au sort pire encore que le mien, tel le protagoniste de Nocturne indien de Tabucchi. Et quand enfin sonnerait l’heure de ma mort, j’aimerais qu’elle soit digne et raisonnable, comme celle des figurines de Laura dans La Ménagerie de verre, de Tenessee Williams. Sans une plainte, sans déplorer ma solitude ni maudire mon destin, je fermerais les yeux en silence. »

Née en 1962 à Okayama (Japon)
L’Annulaire
La Formule préférée du professeur
La Marche de Mina

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